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EROS MEDECIN
 

 

 

 

 

 

 
    Portrait fantasmatique de la femme idéale
   
    Ce thème entraîne l'intrusion, dans un sérieux livre de médecine, d'un savoureux portrait de la femme idéale selon l'érotisme du temps. Au lieu de celle qui est réellement près de lui, le passionné mélancolique voit une belle avec " des cheveux longs et dorés, mignonnement frisés et entortillés en mille crépillons, un front voûté ressemblant au ciel éclairci, blanc et poli comme albâtre, deux yeux bien clairs à fleur de tête et assez fendus, qui dardent avec douceur mille rayons amoureux, qui sont autant de flèches, des sourcils d'ébène, petits et en forme d'arc, [des] joues blanches et vermeilles comme lys pourprés de roses, montrant aux côtés une double fossette, [ une ] bouche de corail dans laquelle se voient deux rangées de perles orientales blanches, le menton rondement fosselu, [un] teint uni, délié et poli comme du satin blanc, le col de lait, la gorge de neige et, dans le sein tout plein d'illets [variante formant répétition dans le texte : le col de lait, la gorge de neige et, dans le sein tout plein musc, plus fleurante que toutes les odeurs du Liban] deux petites pommes d'albâtre rondelettes, qui s'enflent par petites secousses et s'abaissent tout quand et quand, représentant le flux et le reflux de la mer, au milieu desquelles on voit deux boutons rondelets et incarnats et, entre ce mont jumelet, une large vallée, la peau de tout le corps comme jaspe ou porphyre, à travers laquelle paraissent les petites veines ".
   
    La pudeur et la bienséance interdisent au médecin d'aller plus loin, en cela plus discret que maint poète célébrant ou imaginant le corps féminin. Mais, dans ce traité médical de la fin du siècle de l'humanisme, l'essentiel est dit des clichés que reprendront à l'envi baroque et classicisme dans les portraits physiques de femmes aimées ou aimables, ou simplement en vue et aimant les louanges. On y trouve la même succession d'éléments, et la même progression allant de haut en bas, repris de la tradition, que dans les célèbres recueils qui paraîtront en 1659, quand sera venue la mode des portraits littéraires . Point de hiatus, cette fois encore, entre la science du médecin, le savoir humaniste et la pratique mondaine d'un genre à la mode, qui se contente généralement de varier le thème sans le mettre en cause. Si l'on peut être brune et belle, c'est seulement par exception : l'idéal féminin reste blond, plantureux et blanc.
   
    La rêverie demeure masculine. Il serait malséant, même à un médecin, de montrer une femme fantasmer sur un corps masculin, même presque asexué comme l'est celui de la femme désirée par le mélancolique. A moins que la nature féminine, plus exigeante, ait besoin de réalités plus solides. Pour éviter les " pâles couleurs " et le cortège de maux qui les accompagne (battements de cur, pertes d'appétit, nausées, vomissements, rêveries, évanouissements, fièvres lentes et autres), la vierge doit se marier d'urgence afin d'élargir les conduits qui permettent les évacuations salutaires. Et la veuve risque fort de retomber dans les mêmes maux si elle n'use, comme dit plaisamment Bussy à sa cousine, Mme de Sévigné, de " remèdes spécifiques "