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LA FONTAINE ET FOUCQUET : UN PEDANT PARMI LES GALANTS
 

 

 

 

 

 

 
    Il est parfaitement établi que ce milieu partageait les goûts galants. Il suffit de lire la vieille et excellente thèse d'Urbain Chatelain et de substituer partout le mot galant au mot précieux comme Antoine Adam l'a parfaitement (et inutilement) conseillé, dès juillet 1969, dans un article des Cahiers de l'Association Internationale d'Etudes Françaises précisément intitulé : " Autour de Nicolas Foucquet : poésie précieuse ou coquette ou galante ? " : " Lorsque nous lisons certaines descriptions qui en ont été données, nous comprenons bien qu'aux yeux de Sainte-Beuve par exemple, et de bien d'autres, la poésie précieuse est tout simplement synonyme de poésie galante. Les délicatesses excessives, les affectations inévitables d'une poésie devenue jeu de société, ses mignardises et ses afféteries, voilà ce que serait la préciosité. Et, par conséquent dans la question qui nous occupe, il faudrait lire que la poésie en honneur à la cour de Foucquet était une poésie précieuse. " S'il s'agit là, continue A. Adam, d'une convention, d'une routine, ce n'est pas grave. " Mais en ce cas, nous devons comprendre que nous employons le mot précieux dans un sens qui n'est pas celui qu'il avait au XVIIème siècle. "
    écis ou du moins homogène, pour ne pas dire une supercherie littéraire.
   
    " La société de Vaux, écrit A. Adam était en fait une société galante, et qui peut-être aurait été assez près d'être une société de coquets. " Après U. Chatelain, il avait cru trouver une peinture des tendances particulières de ces coquets dans la Description de l'Etat incarnadin, publié en 1658 dans le troisième volume des Recueils en prose de Charles Sercy : " Nous y lisons, dit-il, que les Incarnadins ont pour inclination dominante l'amour de la beauté et qu'ils sont ardents en leur désirs. A coup sûr, c'est là encore de la galanterie, mais une galanterie qu'il ne serait pas tellement injuste d'appeler coquette. " Admettons. Mais ce qu'A. Adam a retenu, qui n'est guère original, est noyé dans une telle masse d'indications sans intérêt sur les murs et les lois des Incarnadins qu'on se demande pour quelle raison on a cru y trouver une description particulière du milieu Foucquet. En fait, les multiples distinctions entre coquettes, prudes, galantes et tout ce qu'on voudra font précisément partie du jeu galant. Il ne faut pas y chercher une description de la réalité..
   
    Restons en donc à la galanterie. U. Chatelain a bien marqué les fondements de celle du futur Surintendant en dépeignant en lui l'élève des Jésuites, qui, dit-il, " avaient souhaité de conquérir le monde et s'étaient, dans ce but, inspirés des goûts du monde. Précieux dans leur style (lisons évidemment galants), affables à l'excès et presque coquets dans leurs manières, ils avaient pris le ton du jour pour faire triompher leurs sentiments et leur doctrine ". Des travaux plus récents ont mis en lumière cette existence d'un enseignement des bons pères tournés vers le brillant de l'aristocratie et du monde, différent de celui, plus traditionnel, qu'avaient reçu des robins parisiens comme d'Ormesson, ou des fils de petits officiers provinciaux comme Jean de La Fontaine.
   
    Sans doute les savants ne manquaient-ils pas autour de Foucquet, et parmi les jésuites eux-mêmes. On peut citer son bibliothécaire, le père Deschampneuf, un " érudit ", selon Chatelain, ou le père Labbé, bibliographe qui lui dédia sa Nova bibliotheca manuscriptorum librorum, un énorme recueil de tous les manuscrits historiques et théologiques qu'il avait pu répertorier chez les jésuites, les bibliophiles et les curieux du temps. Mais dans le domaine de la littérature, et en latin même, c'est le raffinement de la galanterie qui règne. On le retrouve jusque dans les innombrables consolations envoyées à Foucquet après la mort, à quatre ans, de son fils François. Dans ce genre difficile où fleurit le lieu commun, ce ne sont que trésors d'ingéniosité. Ainsi le père Cossart justifiait-il la mort d'avoir enlevé un enfant. C'est qu'il l'avait trompée par sa précocité. Et le père Jourdan : " Que parles-tu d'enfant ? C'est un homme. C'est un vieillard. "
   
    Le noyau initial de la cour de Foucquet venait de chez Mme du Plessis-Bellière, son amie de longue date qui habitait à Charenton une maison proche de celle du Surintendant à Saint-Mandé. Elle se plaisait à y recevoir une foule de visiteurs où se mêlaient à des bourgeois épris de bel esprit toutes sortes de poètes et de rimailleurs, à commencer par ses frères. L'un d'eux, le marquis de Montplaisir, passait pour faire " admirablement bien les vers amoureux ", c'est-à-dire des petits vers de circonstance sur les femmes auxquelles il cherchait à plaire. Tout le monde célébrait la maîtresse des lieux dans des quantités de vers en partie recueillis et publiés en 1658 par Charles Sercy. Ce Recueil contenait un sonnet de Foucquet lui-même en bouts-rimés, qui déplorait la mort du perroquet de son amie. il " réveilla, écrit Pellisson, tout ce qu'il y avait de gens en France qui savaient rimer, et l'on ne vit durant quelques mois que des sonnets sur les mêmes bouts-rimés ". On en trouve vingt-huit dans le Recueil...
   
    D'authentiques poètes comme Le Moyne ou Boisrobert y disputent la palme à des poètes galants comme Benserade, à des rimeurs comme Loret, à de simples amatrices comme Mme de Revel ou la présidente Tambonneau. Pour mettre fin à ces débordements, il fallut que Sarasin, qui avait comme tout le monde pleuré l'oiseau, s'avisât que cette rimaillerie mettait en péril les bons vers. Il ne le dit pas simplement. Il inventa pour cela un jeu galant, un poème héroï-comique intitulé Dulot vaincu ou la défaite des bouts-rimés. Il y représentait un mauvais poète conduisant au combat une nation de sonnets rangée sous quatorze chefs : les quatorze rimes du sonnet sur le perroquet. Une galanterie en chassait une autre...
   
    Toute la galanterie ne consistait pas en ces extravagances, qui en étaient plutôt des suites caricaturales. Dès 1653, dans le dernier tome du Cyrus, Mlle de Scudéry lui avait consacré une longue conversation. " Il n'y a point, disait-elle, d'agrément plus grand dans l'esprit que ce tour galant et naturel, qui sait mettre je ne sais quoi qui plaît aux choses les moins capables de plaire et qui mêle dans les entretiens les plus communs un charme qui satisfait et qui divertit. " A l'opposé d'une " certaine espèce de bel esprit, qui a un caractère contraint et qui sent les livres et l'étude ", l'air galant " consiste principalement à penser les choses d'une manière délicate, aisée et naturelle [eh oui, naturelle... ], à pencher plutôt vers la douceur et l'enjouement que vers le sérieux et le brusque, et à parler enfin facilement et en termes propres de toutes choses sans affectation ". L'esprit galant tient de l'esprit de finesse du " monde choisi ", aux antipodes de la rigueur géométrique des doctes et des pédants. Autant qu'une mode littéraire, la galanterie a été un comportement.
   
    C'est ce qu'avait bien senti Pinchêne. En 1650, dans la préface de sa publication posthume des uvres de Voiture, son oncle, il explique au lecteur que ses écrits tirent leur intérêt à sa façon de se conduire dans le monde, principalement envers les dames. Plus qu'un poète galant, il a, dit-il, été " un galant homme ". De là ce ton singulier et cet équilibre difficile entre l'enjouement et le sérieux qui faisait de lui un être à part. " Quand il traitait de quelque point de science, ou qu'il donnait son jugement de quelque opinion, on prenait plaisir à l'écouter, tant " il s'y prenait toujours de façon galante et enjouée, et qui ne sentait point le chagrin et la contention de l'école ". Cette galanterie se retrouvait dans son uvre, tout entière à l'image de sa façon de vivre dans le monde.
   
    Quatre ans après, en 1654, c'était au tour de Pellisson, dans une préface à l'édition, également posthume, des uvres de Sarasin, d'expliquer aux lecteurs que Voiture n'avait pas le monopole de la galanterie, et que son auteur y avait excellé lui aussi. Cette préface théorise et justifie plus que ne l'avait fait celle de Pinchêne l'existence d'une littérature galante. Etant due à la plume de celui que Foucquet venait de choisir comme son délégué aux affaires culturelles, elle prit ipso facto l'allure d'un manifeste destiné à servir de programme pour les écrivains de sa cour. A travers Sarasin, Pellisson vante un climat intellectuel adapté à la cour du Surintendant. Il y voit le triomphe de " cette urbanité que les mots de civilité, de galanterie et de politesse n'expriment qu'imparfaitement ". Sa Pompe funèbre de Voiture en a été, soutient-il, le modèle, " chefs-d'uvre d'esprit, de galanterie, de délicatesse et d'invention ". La réussite de Sarasin dans cette " poésie galante et enjouée à laquelle il s'est principalement occupé ", de préférence à " a plus sérieuse qu'il ne laissait pas d'aimer passionnément ", conduit Pellisson à énoncer le principe d'une véritable révolution culturelle : l'égalité des petits et des grands sujets, l'équivalence poétique du galant et du sérieux.
   
    Preuve que cette réflexion n'était pas fortuite et qu'elle convenait à la cour de Vaux, Mlle de Scudéry, la tendre amie de Pellisson, prit bientôt le relais, en août 1658, dans le huitième tome de Clélie. Elle y fait le portrait de Mme du Plessis-Bellière, y greffe un éloge de Foucquet et y dépeint plusieurs familiers de Charenton et de Saint-Mandé. La muse Calliope y prophétise le mécénat du Surintendant, dont elle vante la fécondité. " Jamais on n'aura vu tant de grands et magnifiques poèmes héroïques, de belles comédies, de charmantes églogues, d'ingénieuses stances, de beaux sonnets, d'agréables épigrammes, d'aimables madrigaux et d'amoureuses élégies. " Comme Pellisson, Mlle de Scudéry place les bagatelles de salon sur le même pied que les grands genres hérités de l'antiquité, dont elle ne retient, dans ses exemples, que l'élégie pour faire l'éloge de Mme de La Suze. Sa préférence va aux produits des petits genres, telles les " mille aimables chansons qui contiendront agréablement toute la morale de l'amour ".
   
    " Ce sera principalement en ce siècle-là, insiste-t-elle, qu'on verra un caractère particulier de la poésie galante et enjouée où on mêlera ensemble de l'amour, des louanges et de la raillerie, mais ce sera sans doute de la plus délicate et de la plus ingénieuse, car il y a bien de la différence entre divertir et faire rire. En tête de son premier recueil de Fables, " La Fontaine distinguera soigneusement lui aussi la " gaieté " de " ce qui excite le rire ". Ce que Mlle de Scudéry célèbre, c'est une poésie légère et divertissante, adaptée au climat des salons. " Elle aura, écrit-elle, tantôt de la tendresse et de l'enjouement, elle souffrira même de petits traits de morale délicatement touchés [on pense aux fables...], elle sera quelquefois pleine d'inventions agréables et d'ingénieuses feintes. Elle aura un air du monde qui la distinguera des autres poésies, et elle sera enfin la fleur de l'esprit de ceux qui y seront excellents. "
   
    La prophétie du roman était de l'histoire pour ses lecteurs. Tout le monde, en la lisant, pensait à Voiture, à Sarasin, à Pellisson, maîtres en poésie galante, et à quelques familiers de Foucquet comme Bouillon ou Maulévrier. Après avoir lu l'éloge de Sarasin par Pellisson et l'histoire de la poésie due au mécénat du Surintendant par Mlle de Scudéry, on ne peut plus penser que la littérature galante s'est développée dans sa cour par hasard ou parce que le terrain y était favorable aux bagatelles. On est sûr que cette littérature y a été voulue et favorisée au nom d'une certaine conception des lettres et de la vie en société. Ceux qui avaient célébré par jeu la mort du perroquet de Mme du Plessis-Bellière s'y trouvaient désormais encadrés et encouragés à produire des uvres galantes par des théoriciens comme Pellisson, qui pensaient pouvoir fonder, à partir de l'esprit du monde, une nouvelle littérature, moderne et largement libérée des modèles hérités de l'antiquité.
   
   
   
    C'est dans ce monde-là que La Fontaine pénètre en 1657, le fréquentant sans s'y incorporer, puisque jusqu'à la chute de Foucquet, il reste un " provincial ", ayant et exerçant sa charge de maître des eaux et forêts à Château-Thierry, où il situe son domicile dans tous les actes officiels. Selon Tallemant, c'est l'oncle de sa femme, Jannart, substitut de Foucquet dans sa charge de procureur général au parlement de Paris, qui l'aurait introduit chez le Surintendant. S'il ne l'avait pas fait, Pellisson s'en serait chargé, secrétaire et premier commis de Foucquet, qui s'était réjoui de trouver en lui, chose rare, " l'esprit des belles-lettres et des affaires ensemble ". La Fontaine l'avait bien connu au temps des réunions de la Table Ronde, que Pellisson avait présidée après Maynard. Il devait mettre en place le mécénat du Surintendant, à charge pour les écrivains et artistes récompensés de célébrer la gloire du ministre, nous dirions de lui faire une bonne publicité. Les anciens obligés de Foucquet, tels Corneille, Godeau et Gombauld, les amis de Pellisson comme Ménage, Mlle de Scudéry et les habitués des samedis se sont joints aux amis de Mme du Plessis-Bellière pour former le noyau de cette cour artistique et littéraire.
   
    Pour La Fontaine, converti à la nécessité d'une poésie sérieuse fondée sur la tradition littéraire héritée des Anciens, le programme de la poésie galante selon Pellisson ressemble à s'y méprendre à l'exemple du mauvais maître rejeté par la grâce d'Horace. Si on admet que ce mauvais maître est un personnage collectif, il n'est pas impossible qu'à travers lui, dans son Epître à Huet un de ceux qui s'était inquiété du progrès des bagatelles à la cour de Foucquet La Fontaine ait pensé au temps pendant lequel il a vécu sous le charme d'un milieu dont le climat l'éloignait de la littérature imitée des Anciens.
   
    On sait quand il y a connu son premier succès : c'est peu après mai 1657 qu'il écrit l'Epître à l'abbesse de Mouzon, qui est, quelques couplets paillards et l'Eunuque mis à part, le plus ancien texte que nous ayons de lui. Cette bagatelle à la fois paillarde et galante est favorablement accueillie chez Foucquet grâce à Mme de Sévigné, qui s'en est follement amusée. Le poète l'en a aussitôt remerciée dans un dizain qui célébrait sa gloire toute neuve :
   
    Entre les dieux, et c'est chose notoire,
    En me louant, Sévigné me plaça;
    J'étais lors deux cent mille au deçà,
    Voire encore plus, du temple de mémoire.
   
    La marquise a enfin sorti le poète de l'anonymat. Cette gloire que le public de l'Eunuque lui avait refusée, voilà qu'elle lui est conférée par une personne de qualité et de goût à l'intérieur d'un petit groupe qui se propose d'être le temple du goût moderne, le lieu où se font et se défont les réputations. Sans doute La Fontaine exagère-t-il la portée de l'événement pour le plaisir de le mettre en vers. Surtout, avec un sens aigu de ce que nous appelons la communication, il a compris qu'en l'écrivant à Foucquet, il le recrée et l'officialise. En louant sa laudatrice, il fait sa propre publicité. Le voilà publiquement reconnu comme bon poète par une grande dame à la mode.
   
    Ce succès ravissait La Fontaine, et en même temps, il le troublait. Il avait pensé s'imposer au public à force de culture et de travail, et cela l'avait conduit à l'échec de L'Eunuque et au silence. Il avait écrit sans effort une brève épître dans le style mainte fois employé avec ses amis de la Table Ronde où l'on rimait rapidement un peu n'importe quoi. Au lieu d'imiter les Anciens, il s'était amusé à se raconter à la façon de Marot et de Voiture. Simple jeu pour lequel il se sentait beaucoup de facilité, mais qu'il croyait indigne d'apporter la vraie gloire. Cette poésie dont il s'était volontairement détourné était-elle donc celle à laquelle il était destiné, celle qui le mettrait à la mode à défaut de lui apporter la gloire ? A trente-sept ans, il n'avait, pensa-t-il, pas le choix. Puisqu'il avait échoué dans ses rêves d'une carrière littéraire digne des Anciens, il n'avait qu'à s'accorder au goût de son temps.
   
    Il n'avait jusque-là écouté que son respect pour les Anciens et sa haute idée de la poésie. Au point d'en être paralysé et de n'avoir quasi rien écrit. Maintenant qu'il appartenait à un milieu où on se faisait un mérite d'écrire des bagatelles au fil de la plume et sans avoir l'air d'y penser, il ne voyait pas pourquoi il ne concurrencerait pas les rimailleurs dans leur propre domaine. Il les surpasserait en écrivant comme eux des uvres de circonstance où il célébrerait les mille petits riens de la vie du maître des lieux et de son épouse. Il suivrait les exigences de l'esthétique mondaine en saisissant toutes choses par leur côté plaisant. Il frapperait un grand coup pour commencer : il traiterait galamment de sa désagréable situation de poète quémandeur.
   
    Il savait que les envieux, comme Lignières, ne manquaient pas de dénoncer dans leurs épigrammes ce que Chapelain appellera après la chute du Surintendant " la canaille intéressée " de ses pensionnés. Il renversa la situation. Il fit comme si ce n'était pas lui le pensionné de Foucquet, mais au contraire lui qui le pensionnait. Il allait lui servir une rente poétique " pour le soin qu'il prenait de faire valoir ses vers ". Au lieu d'aller réclamer le paiement de son dû comme tant d'autres poètes, il feint de subir les réclamations de son obligé, pressé de recevoir les vers promis aux échéances trimestrielles fixées par leur contrat, et le dit dans une épître en décasyllabes, le mètre préféré de Voiture, celui de maints récits galants. Ainsi La Fontaine accomplit-il brillamment sa reconversion dans la poésie galante, utilisant avec brio une de ses techniques habituelles : la transposition d'un langage, celui d'un poète au service d'un Mécène, dans un autre, celui des titres de pension. On continua à jouer ce jeu de part et d'autre sans qu'il soit du tout avéré que La Fontaine ait de son côté joui d'une pension régulière du Surintendant.
   
    Il serait facile de montrer, pour chacun des textes de la pension poétique conservés que ce sont des textes " galants " (même ceux qui célèbrent le roi ou la nouvelle reine). Pendant sept ans, La Fontaine a écrit les chefs-d'uvre d'un genre créé et illustré avant lui par Voiture et Sarasin, - relais qui conduisent vers Marot, mais qu'il ne faut pas court-circuiter, sous peine de ne pas comprendre la raison et l'esprit de ces productions-là. Mais en en écrivant les chefs-d'uvre, La Fontaine a du même coup révélé les limites de ce que Pellisson et Mlle de Scudéry avaient cru le point de départ d'un renouvellement de la littérature. Pas plus que ses devanciers, on ne le considérerait aujourd'hui comme un grand poète s'il n'avait écrit que ces sortes de textes, trop liés aux modes de vie et au goût d'une certaine société.
   
    Adonis est un cas à part. Le début de ce poème témoigne indubitablement de sa haute idée de la poésie, rapportée du collège, et de la ferme croyance de La Fontaine dans la hiérarchie des genres. Il le reconnaît dès les premiers vers. Faute de souffle, il n'a pas osé se risquer au sommet, à l'épopée à la façon d'Homère et de Virgile. Lui qui n'a jusqu'alors " chanté que l'ombrage des bois " (à vrai dire il ne reste rien de ces essais) il ose du moins entreprendre " un poème héroïque " :
   
    Cependant aujourd'hui ma voix veut s'élever;
    Dans un plus noble champ, je me vais éprouver;
    D'ornements précieux, ma muse s'est parée.
   
    Ce n'est évidemment pas là le projet d'un émule de Voiture et de Pellisson.
   
    La Préface qu'il mettra en tête de son poème quand il le publiera en 1669, fortement remanié, est encore plus explicite sur la nature de son projet : " Je m'étais toute ma vie exercé en ce genre de poésie que nous nommons héroïque [le poète ne parle plus de ses essais bucoliques] ; c'est assurément le plus beau de tous, le plus fleuri, le plus susceptible d'ornements et de ces figures nobles et hardies qui font une langue à part, une langue assez charmante pour qu'on l'appelle la langue des Dieux. " Pour le La Fontaine qui a écrit Adonis , à l'inverse du La Fontaine de la pension poétique, la poésie se définit comme une langue spécifique. C'est la position de tous les théoriciens doctes. C'est un acte de foi de pédant. Et s'il faut préférer à tout l'épopée, c'est justement parce que ce plus noble des genres littéraires exige plus que tout autre sa " langue à part ". La Fontaine s'était de longue date préparé à ce travail du style qui transforme l'écrit en poésie par des ornements. De la " lecture des Anciens et de quelques-uns de nos Modernes ", il avait, explique-t-il, fait un " fonds ", qui " s'est presque entièrement consumé dans l'embellissement " de son poème. L'idée qu'il s'est faite de son poème et la technique d'écriture qu'il a utilisée relève assurément du La Fontaine pédant.
   
    Empruntée principalement à Ovide et relevant par là d'une tradition docte, l'histoire d'Adonis avait fourni à l'italien Marino la matière d'une longue épopée baroque pour laquelle Chapelain avait écrit en 1623 une importante préface qui avait consacré son autorité de critique. Il y expliquait que l'auteur n'avait donné son poème " ni pour héroïque, ni pour tragique, ni pour comique, l'épique seul lui appartenant, mais avec quelque participation de tous les trois ". Le préfacier plaidait pour une sorte de genre mixte, créé selon lui par Marino. " Entre deux extrémités de grande bonté, comme est le poème héroïque, et de grande imperfection, comme est le roman confus ", il y avait place, disait-il, pour " un milieu auquel le poète qui ne pourrait pas aspirer si haut et qui dédaignerait de s'abaisser si bas se pût réduire pour travailler avec louange et sans crainte de perdre le nom de poète ". Marino, à en croire Chapelain, avait donné l'exemple d'un genre nouveau, un " genre mixte " tenant tantôt " du grave et du relevé ", tantôt " du simple et du ravalé ".
   
    La Fontaine, dans son Adonis, n'en est pas encore là. Il écrit au contraire un poème aux antipodes de ces mélanges de style. On avait publié un grande nombre d'épopées guerrières depuis 1650. Elles avaient toutes échoué. Pour composer son poème héroïque, au mépris de la théorie de Chapelain, il ose reprendre la formule traditionnelle en l'abrégeant et en chantant un ton en dessous. Conformément au goût de son temps, il accorde une large place à l'amour. Les exploits des guerriers sont remplacés par ceux des chasseurs et de leurs chiens. Il emprunte aux Métamorphoses d'Ovide le schéma de l'aventure principale et les principaux épisodes de la chasse. Mais il n'en imite pas la forme. Son récit, qui mêle deux épisodes distincts dans l'original latin, est écrit autrement, dans le style orné qui convient à la seule épopée. Adonis, pour toutes ces raisons, est à placer dans la tradition docte, aux antipodes du climat galant qui régnait dans l'entourage de Foucquet.
   
    Il y a donc une contradiction entre la composition d'Adonis et sa dédicace à Foucquet, c'est-à-dire entre la création d'un texte relevant de la tradition docte et sa diffusion limitée dans un milieu galant. Elle s'explique sans peine si le poète l'avait écrit avant d'être introduit chez le Surintendant. La dédicace, qu'il supprimera plus tard, a dû être faite après coup. En composant ce " poème héroïque ", La Fontaine avait voulu s'essayer dans une nouvelle voie, plus noble encore que celle qu'il avait tentée avec L'Eunuque. D'autant plus grande a dû être sa désillusion quand il s'est aperçu que, malgré les amabilités du Surintendant et la belle copie de son poème qu'il fit établir par Jarry, ce n'était point des textes de ce style qu'on attendait de lui dans ce milieu-là. Il comprit cependant qu'il fallait, s'il voulait réussir, se soumettre à l'attente de ce public, qui faisait les réputations. Abandonnant les uvres doctes, il composa dans le genre galant, dont il atteignit facilement le point de perfection. Mais ce succès, comme plus tard celui des Contes, puis des Fables, avait une sorte de goût amer. Ce n'était pas celui qu'il avait espéré.
   
    A cet involontaire stage galant La Fontaine devra le sens du dialogue avec le public et sa " gaieté ", c'est-à-dire son habileté à mêler le plaisant au sévère qui fera le charme de ses chefs d'uvre à venir. Curieusement, sa pédanterie greffée sur la galanterie n'a donné que de la galanterie ; greffée sur la pédanterie, la galanterie expérimentée chez Foucquet va au contraire se révéler féconde. La grande chance du poète (Sainte-Beuve l'a dit avant moi), c'est qu'au moment où il allait se perdre en bagatelles galantes, la chute du Surintendant l'a rendu à la vraie poésie et à la grande littérature.